Le Devoir
ÉDITORIAL, vendredi 9 juillet 2004, p. a8

Libre opinion : Projet de barrages sur la rivière Trois-Pistoles: la démocratie au pays de Mario Dumont

Ghislain Vachon

À une époque où même les compagnies de bière font campagne électorale, comment s'étonner du piètre état de nos institutions démocratiques? Lorsque l'on voit un député, chef de parti par dessus le marché, déchirer sa chemise et faire appel aux tribunaux afin d'outrepasser le code de procédure de l'Assemblée nationale dans le but que soit respectée la démocratie québécoise et qu'en même temps l'on constate l'état lamentable de la démocratie dans son propre comté, on est en droit de s'interroger sur la logique qui anime le chef de l'ADQ.

En effet, dans le fameux dossier du barrage des chutes Renouf sur la rivière Trois-Pistoles, il apparaît que M. Dumont a tout fait pour éviter d'intervenir. Pis encore, pendant toute cette mascarade démocratique, il a délibérément fermé les yeux sur les manoeuvres scandaleuses utilisées par les promoteurs afin de berner la population des Basques et ainsi les amener à dire oui à un projet de développement passéiste, à la légitimité et à la rentabilité douteuses. Délibérément, parce qu'il était au courant des manquements graves au processus démocratique qui ont souillé la campagne référendaire et qui ont mené au résultat du 13 juin dernier. Plus encore, par la voix de son attachée politique, le député de Rivière-du-Loup se refusait à recevoir les citoyens qui voulaient l'entretenir du sujet, prétextant vouloir laisser la chance à la démocratie populaire de s'exprimer. But louable en soit, lorsque les dés ne sont pas pipés.

Pas de débat

Pourquoi pipés? C'est l'évidence même lorsque l'on jette un coup d'oeil à l'ensemble de la démarche.

Premièrement, le Directeur général des élections pour ce scrutin s'était déjà prononcé publiquement en faveur d'un barrage sur la 3-P et aurait donc dû être remplacé afin d'éviter une position suggérant le conflit d'intérêts. Mais comment être surpris par cette incongruité quand on constate que la MRC des Basques était à la fois promoteur, juge et partie dans le dossier et contrôlait l'ensemble des paramètres de la consultation.

Il n'y a jamais eu de débat public, les opposants étant muselés pendant les assemblée mensuelles de la MRC et les quatre rencontres d'information n'étant pas structurées afin de permettre un véritable échange entre tenants et opposants. De plus, certains élus ont publiquement fait de fausses déclarations sans que cela paraisse affecter notre député de même que le 22 % des électeurs des Basques qui ont donné leur aval au projet en signant du même coup, le 13 juin dernier, un chèque en blanc aux promoteurs.

On peut excuser une vaste majorité de ceux qui ont voté oui, car pour la plupart, ils n'ont fait que se fier aux publicités trompeuses que la MRC de Basques et Groupe SCP leur ont fait parvenir. Trompeuses, parce que sur le premier dépliant distribué par la poste à l'ensemble de la population, on affirmait que le projet allait donner 50 emplois par année et plus de 800 000 $ de revenu brut par an. On omettait cependant de préciser que seulement de 15 à 20 emplois temporaires seraient réellement créés pendant les neuf à 12 mois nécessaires à la construction et qu'en fait un seul emploi permanent demeurerait à la fin. Le reste des emplois annoncés n'était qu'une évaluation du temps de travail en usine pour la fabrication des différentes composantes de la future centrale et le tout probablement à l'extérieur du Québec.

Même chose pour les revenus anticipés. Aux dires des promoteurs mêmes, les chiffres n'exprimaient aucune réalité, car ils n'étaient pas à jour et qu'ils seraient actualisés seulement si on obtenait l'acceptation sociale. Imaginez, je vous convie à une discussion d'affaires et je vous demande de signer le contrat, après quoi j'accepterai de vous dire combien ça coûte et combien ça va rapporter par delà les belles promesses.

Comment s'étonner?

Mais encore une fois, comment s'étonner de cette situation quand, au Québec, lorsque l'on parle d'électricité, les lois commerciales et civiles ne semblent plus s'appliquer de la même manière. Je pourrais encore m'étendre longtemps sur les accros majeurs dont a souffert la démocratie «éclairée» dans les Basques sans pour autant convaincre davantage M. Dumont, qui est déjà en croisade pour que le gouvernement valide le projet d'harnachement de la 3-P, et les 22 % de la population qui a été trompée.

Trompée autant par le manque de couverture médiatique pour un événement d'une telle importance à l'échelle du Québec, car il relance les projets de mini-centrales sur tout le territoire. Trompée par l'obsession de certains membres du conseil de la MRC qui n'ont reculé devant rien afin d'obtenir l'appui populaire, et ce, le plus tôt possible afin de se soustraire à l'encadrement que se devra de définir la prochaine Commission parlementaire sur l'énergie annoncée pour l'automne 2004 ou le printemps 2005. Trompée par le silence de ministres qui ont également été au courant des manquements démocratiques du référendum, certains comme le ministre Mulcair, allant même jusqu'à appuyer entièrement la démarche. Trompée par Hydro-Québec qui a versé, «par erreur», 25 000 $ à la MRC pour une vieille construction qui ne lui appartenait pas sans en réclamer le remboursement une fois «l'erreur» constatée. Il faut savoir que c'est avec cette somme que la MRC a financé son référendum sans toucher à l'argent des taxes comme promis par le préfet Leblond.

J'ai bien hâte de savoir si la population du Québec va voir un jour cette somme retourner dans les coffres d'Hydro! Pas de panique gens des Basques! On peut parier que des tractations de coulisses entre les différentes officines du gouvernement effaceront ce «trop-versé» autant de la comptabilité de la MRC que de la mémoire populaire.

Subventionner le privé

Et tant qu'à parler de revoir de l'argent, il faut préciser au passage que de l'aveux même de Serge Proulx, président du Groupe SCP, il n'est nullement question pour lui de rembourser les deux millions de dollars de profits anticipés qu'il a touchés en partie en tant qu'actionnaire de Grade Trois-Pistoles, comme prévu dans l'entente à l'amiable qui mettait fin au même projet de barrage il y a deux ans. Si ce monsieur a gain de cause en se faufilant à travers les articles de loi, il est bon de savoir que toute la population du Québec aura alors subventionné une entreprise privée afin de réaliser un ouvrage qui autrement «ne serait plus rentable», aux dires du préfet Leblond.

Et on entend déjà les rumeurs d'un projet de micro-barrage à l'Isle-Verte. Si ça se confirme, on se rapproche un peu plus de Cacouna et on peut se demander si M. Dumont cautionnera encore une fois de son silence d'éventuelles manoeuvres antidémocratiques ou la proximité physique du projet ne lui permettra plus de jouer longtemps à l'aveugle et au sourd.

En considération de ces faits, je ne peux que rire quand j'apprends que M. Mario Dumont revendique devant les tribunaux un plus grand droit de parole à l'Assemblée nationale alors que dans une partie de sa propre basse-cour, il apparaît que c'est le renard qui garde les poules en matière de démocratie.

Ghislain Vachon : Citoyen de Trois-Pistoles, des Basques et du Québec

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